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Le neuvième numéro du bulletin de la
Société d'Emulation de Montargis

Texte intégral

 

 1857


BULLETINS DE LA SOCIÉTÉ D'ÉMULATION DE L'ARRONDISSEMENT DE MONTARGIS.

N° IX.

Parmi les nombreux actes de dévouement et de charité auxquels a donné lieu la dernière épidémie de choléra, il n'en est peut-être pas de plus admirables que ceux qui se sont passés dans une obscure commune de l'arrondissement de Montargis, et qui ont été l'œuvre d'un seul homme, le digne et à jamais regrettable curé d'Oussoy.
Laissant à la poésie le soin de donner à ces actes le saisissant intérêt et l'éclat dont ils sont susceptibles, nous nous bornerons à reproduire ici, comme une sorte d'avant-propos, les paroles prononcées sur la tombe de M. l'abbé Bouloy par M. le Maire de Montargis, remplissant momentanément les fonctions de sous-préfet. Ce simple exposé des faits sera tout à la fois le plus bel éloge de la Charité chrétienne et l'accomplissement de l'obligation que s'est imposée la Société d'Émulation de Montargis, d'enregistrer dans ses Bulletins, en fin de chaque année, les actions les plus propres à glorifier notre arrondissement.


ALLOCUTION DU MAIRE DE MONTARGIS.

MESSIEURS,
Appelé à remplacer au milieu de vous le premier magistrat de cet arrondissement, je croirais n'accomplir qu'une partie de mes devoirs, si je ne venais, au nom de l'autorité, mêler mes regrets et mes éloges à ceux qui sont ici dans toutes les bouches.
Oui, Messieurs, M. l'abbé Bouloy fut un noble cœur ; et sa mort, si honorable, sera un titre de gloire pour sa famille, ses pieux confrères et pour notre ville qui l'a vu naître.
Sans doute, comme tous les hommes véritablement instruits, M. Bouloy n'ignorait pas que le choléra ne se communique point par le contact; mais ce qu'il savait aussi, c'est que rien ne dispose plus à contracter cette terrible maladie, que les fatigues extrêmes de l'esprit et du corps; or, vous tous qui l'avez vu à l'œuvre, vous pouvez dire si, au milieu du deuil de vos familles, il a reculé devant aucune préoccupation, devant aucune peine physique; s'il ne s'est pas multiplié en quelque sorte, pour porter partout les secours et les consolations.
Tous, vous l'avez vu, malgré sa frêle organisation déjà minée par des fatigues antérieures, relever les mourants tombés sur le sol et qu'une honteuse panique faisait abandonner sans secours, les charger sur ses épaules, les transporter dans son presbytère et là, tout à la fois médecin et infirmier, passer des nuits à les entourer des soins les plus zélés et les plus intelligents.
Enfin, après avoir lutté corps à corps avec l'horrible fléau et avoir accompli tout ce qui dépendait de lui pour le salut du corps et de l'âme de ses hôtes infortunés, transporter lui même dans la tombe leurs dépouilles mortelles, et renouveler ainsi ces miracles de charité que la religion seule peut inspirer et qui rappellent les temps glorieux des Vincent-de-Paule, des Belzunce et des Fénélon. »

Nous sommes heureux de pouvoir rappeler ici que, sur la demande de notre honorable collègue, le Maire de Montargis, M. le Ministre de l'intérieur a promis de faire exécuter et de donner au Musée de cette ville, un tableau retraçant la conduite héroïque du digne curé d'Oussoy.

LE CHOLÉRA
POÈME.


A LA MÉMOIRE DE M. HENRY BOULOY
Curé d'Oussoy,
NE A MONTARGIS, LE XV SEPTEMBRE MDCCCXVI,
MORT LE XXXI JUILLET MDCCCLIV 
VICTIME DE SON DÉVOUEMENT

Anima justorvm in manu Dei sunt;
Et si coram hominibus tormenta passi sunt, 
Spes illorum rmmortalitate plena est.
 Lib. Sap.

Comme un marin perdu sur une mer profonde,
Consulte la boussole, interroge la sonde
Et conduit son navire aux reflets des éclairs,
Les sages, les docteurs, les lumières du monde,
Quand le fléau grandit, s'irrite, frappe et gronde,
Interrogent les cieux, et les flots et les airs.
- D'où vient-il ? - Qui le sait? Qui dira sa naissance ?
- Vient-il des bords lointains où le monde commence,
 Vient-il de l'Orient vermeil,
Ou de ces mers de glace, Océans sans orage,
d'immobiles flots dorment sur une plage
Qui ne connaît pas le soleil?
Il paraît, il éclate, il passe,
Et les peuples épouvantés
Ne peuvent signaler sa trace
Que par les coups qu'il a portés.
Quel coursier au vol intrépide
Porte ce faucheur homicide
Qui creuse de sanglants sillons?
Prend-il, pour ravager la terre,
Le char de la brise légère
Ou les ailes des aquilons?
Descend-il du haut des montagnes
 Comme l'avalanche en fureur
Qui couvre, en passant, les campagnes
De deuil, de débris et d'horreur?
A l'heure où grandissent les ombres S'élance-t-il des forêts sombres
Tel qu'un loup de meurtre affamé?
Fleuves, ruisseaux, sources fécondes,
Lacs aux flots clairs, mers des deux mondes
Est-ce vous qui l'avez formé?
Le doute sur l'orgueil, Pélion sur Ossa;
Vous tombez écrasés sous l'effrayant problême;
Mais interrogez Dieu lui-même,
Dieu peut-être vous répondra!

                        II.
Est-ce vous, foudres et tempêtes,
Ouragans vengeurs, est-ce vous,
Vous qui faites plier nos têtes
Au souffle de votre courroux?
Et vous qui, du sein des ténèbres,
Secouant vos torches funèbres
Réveillez le monde endormi,
Volcans, antres épouvantables,
De vos entrailles, formidables
Est-ce vous qui l'avez vomi? » -
O mortels ! si votre génie
Ne peut, armé de son flambeau,
Ravir ce secret à la vie
Demandez-le donc au tombeau !
Plongez dans le sein des victimes,
Jusqu'aux fibres les plus intimes
Vos scalpels investigateurs;
Prêtres de la science humaine,
Proclamez d'une voix hautaine
Ses oracles libérateurs.
Cherchez toujours, cherchez encore
Cette lumière
qui vous fuit,
Cherchez au berceau de l'aurore,
Cherchez ait berceau de la nuit,
Cherchez, ô sages de la terre!...
Mais devant le fatal mystère
Votre esprit recule éperdu ;
Dans ce labyrinthe du doute,
Quel fil vous a montré la route ?
Quelle voix vous a répondu?
Ah! vous marchez toujours
et vous marchez dans l'ombre!
En vain vous entassez vos systêmes sans nombre,
Loin des grandes cités où le fléau moissonne,
le glas funéraire incessamment; résonne, 
Fuyons ! Plus d'un asile à nos pas est ouvert.
Comme l'insecte obscur glissons-nous sous les herbes :
 Le trépas qui se plaît à d'opulentes gerbes
Ne s'arrête pas au désert!
Oh! que le ciel est pur! oh! que la': terre est belle !
 Au front de chaque fleur la rosée étincelle,
Doux abris où l'abeille aime à se reposer.
Et le soleil semant ses feux avec ivresse,
Met dans chaque regard une ardente caresse,
Dans chaque rayon un baiser.
A peine si, dans l'air, la brise paresseuse
Soupire, en s'envolant, sa plainte harmonieuse;
Tout est calme et repos. Le silence ravi
Seul, au fond des grands bois, se penche pour entendre
La voix du rossignol, mélancolique et tendre
Comme le chant
d'un cœur ami
Reposons-nous. Brisons, à l'ombre des grands chênes,
Le pain du voyageur, puisons l'eau des fontaines
Et dressons notre tente et vivons dans ces lieux ;
Laissons à l'horizon le soleil qui s'incline,
Comme un disque de feu de colline en colline,
Pousser son char vers d'autres cieux.

                    III.
Fuis ces lieux, voyageur, fuis, si la mort t'effraie !
Comme un braconnier sombre au
coin de quelque haie
Attend le daim timide et le léger chevreuil,
La mort, la pâle mort, ici, guette au passage
Le vieillard et l'enfant, l'homme simple et le sage
Pour les coucher dans le cercueil !...
Trop tard! il est trop tard! Et le voilà qui tombe
Dans ce lit sans réveil qu'on appelle la tombe; Du sommeil éternel le voilà qui s'endort !
Fou qui n'a pas compris que ces lieux pleins de charmes
Sous le rire voilaient des larmes,
Sous un masque cachaient la mort!

                    IV.
Des champs et des coteaux le vague amphithéâtre
Se perd à l'horizon dans la brume bleuâtre.
Près des bois, verts bouquets groupés dans le lointain,
Des ruisseaux dont le lit à peine se devine,
Torrent pendant l'hiver, pendant l'été ravine,
Roulent leurs flots sans nom vers un but incertain.
Ici de noirs marais aux effluves fétides
Etalent au soleil leurs fanges homicides
Et les joncs où l'été s'abritent les oiseaux.
Jadis leurs eaux couvraient les guérets magnifiques;
Mais l'homme a desséché ces ondes méphitiques
Et l'épi se balance où tremblaient les roseaux.
Au centre, un vieux clocher, mutilé par la foudre !
Ses débris oubliés sont cachés dans la poudre;
Son front ne s'est jamais relevé vers les cieux.
Quelques toits sont épars près de la pauvre église;
On dirait une mère à son foyer assise
Rassemblant ses enfants entre ses bras pieux!
Rien ne charme les yeux dans ce site sauvage;
Ces champs, ce vieux clocher, ce modeste village,
C'est Oussoy ! nom couvert d'amertume et de deuil!
Dans ces jours où chacun trembla pour ceux qu'il aime
Le choléra hideux, plus craint que la mort même
A mis son pied sur chaque seuil !

                        V.
Regardez! La nuit tombe étoilée et sereine ,
La lune au front d'argent, comme une blanche reine,
Incline avec lenteur son char à l'horizon ;
La brise mollement frémit sous la feuillée,
Et la lampe d'airain, soleil de la veillée,
Va briller dans chaque maison.
C'est l'heure des travaux au foyer de famille,
Quand l'âtre rit joyeux au sarment qui pétille.
Déjà les doigts légers apprêtent les fuseaux.
Bientôt vont retentir les chansons domestiques,
Echos des jours lointains que des bardes rustiques
Ebauchaient prés de leurs troupeaux.
Non! Tout se tait! Partout plane un morne silence!
Seul quelque chien captif, dans le lointain, commence
Ses hurlements plaintifs qui présagent la mort!
Hélas! elle a paru sinistre, impitoyable,
Confondant sous l'effort de sa rage implacable
L'enfant débile et l'homme fort.
Oh !! Triste ! Oh ! triste vue! Au seuil d'une demeure
Un homme, un malheureux souffre, supplie et pleure,
Là, mourant, sur la paille, au vent glacé du soir!
On l'a jeté dehors comme une chose immonde,
Sans qu'une voix amie à ses plaintes réponde
Sans qu'un coeur généreux lui verse un peu d'espoir!
O honte! et c'est un homme! O honte! et c'est un frère!
Le sang d'un Dieu, pour lui coula sur le calvaire;
Peut-être il est marqué du signe des élus!
Et nul n'a pu trouver un souffle dans son âme
Qui puisse raviver cette mourante flamme
Qui demain ne brillera plus!
Que dis-je ! Dans ces jours de céleste colère
L'ami n'a plus d'ami, l'enfant n'a plus de mère;
Le père dit au fils : je ne vous connais pas!
Chacun fuit, en tremblant, la couche funéraire
Et c'est à peine, hélas ! si quelque mercenaire
Ose, à prix d'or, prêter son bras!
Il mourra donc ainsi! Tous ils mourront de même !
Aux cris du désespoir ajoutant l’anathème,
Aux tortures du corps la torture du coeur !
Maudissants et maudits, dans deux mondes victimes,
Et faisant succéder, au fond des noirs abîmes,
A la douleur d'un jour l'éternelle douleur !

                        VI.

Non! Dieu ne le veut pas! Un homme, un simple prêtre,
Dans son étroit sentier suivant les pas du maître
Au chevet du mourant va s'asseoir à son tour.
Il est fort ! Car la croix protège sa faiblesse;
Il est riche! Car Dieu lui verse avec largesse
Tous les trésors de son amour!
Comme le Dieu fait homme à tous il semble dire :
« Venez à moi, vous tous qu'un pénible martyre
Charge du fardeau des douleurs!
Venez : si je ne puis endormir la souffrance,
Je ferai dans vos cœurs descendre l'espérance
Et sa main séchera vos pleurs! »
Contre son énergie en vain le mal conspire,
Il vole, il est partout! Chaque douleur l'attire
Comme attire le fer un sympathique aimant.
Tel un coursier fougueux sur la sanglante arène
 Dédaigne le péril où son ardeur l'entraîne
Et le conjure en le bravant!
Là, c'est un malheureux que le fléau dévore.
Mais sous ses doigts légers le cœur palpite encore;
Il se penche sans peur sur ce débris humain;
Il cherche à rappeler dans la veine tarie
Cette source qui roule avec elle la vie
Et qui s'arrête sous sa main.
Ici, sur un grabat que nul ne de pleurs ne mouille
Le trépas n'a laissé qu'une froide dépouille,
Horrible et nue et sans linceul !
Des pompes de la mort qui sera le ministre ?
Qui couchera ces os dans le cercueil sinistre?
Nul ne l'ose ?... il l'osera, seul !
Puis murmurant les mots de la parole sainte
Il ira conduisant à la funèbre enceinte
Ce corps abandonné que proscrit la frayeur.
Et sa main, teinte encor de l'huile consacrée,
Sans honte, échangera la tunique sacrée
Pour la bêche du fossoyeur 1
Toi, semblable au lépreux que la terreur exile
Viens ? partage sa couche et son modeste asile ;
Viens! son cœur généreux ne l'est pas à demi ! »
Il l'aime, le console, avec lui souffre et pleure
Et le pauvre expirant, s'il faut enfin qu'il meure,
Meurt du moins aux bras d'un ami!
O refuge du juste ! ô pauvre presbytère !
J'ai vu tes murs croulants faits de chaume et de terre.
Etale avec orgueil leur sainte nudité!
Quel palais, de nos grands somptueuse demeure,
Vaut pour celui qui souffre et pour celui qui pleure
Ce palais de la charité!

                        VII.
II devait expier sa sublime imprudence!
le fléau qui l'atteint le surprend sans défense;
Il frappe! Et le voilà qui succombe à son tour.
Pour compléter son oeuvre et couronner sa vie,
Si courte, mais de bien si largement remplie
Hélas! il a suffit d'un jour!
Pourquoi le plaindre ? Il va recevoir son salaire!
Il voit venir la mort sans crainte et sans colère,
Sans regret pour lui-même; et, plein d'un saint espoir,
il se repose, ainsi qu'un moissonneur habile
   Arrivé le premier au bout du champ fertile
S'endort tranquille avant le soir !
Ce soldat ce héros ; sur le champ de bataille
Va conquérir la mort et braver la mitraille;
S'il meurt, dans son triomphe il meurt enseveli !
Qu'importe que le bronze ait moissonné cet homme !
Il tombe en souriant et le monde le nomme
Et l'immortalité le venge de l'oubli,
Lui, dans ce gouffre immense où chacun fait naufrage,
S'engloutit tout entier sans que son nom surnage
Aux splendides éclairs de l'immortalité !
Seuls quelques malheureux qu'il a sauvés peut-être
Garderont dans leur coeur le nom béni du prêtre...
Dieu le sait dans l'éternité!
C'est assez ! De ce monde oublieux et frivole
Le vent des passions efface l'auréole.
Plus d'un l'achète au prix de poignants repentirs !
 Tel dort au Panthéon qu'on traîne aux gémonies !...
La gloire a ses héros, l'art ses divins génies
Mais la charité ses martyrs !
La charité qui veille au chevet des malades,
Qui vole aux camps lointains, qui prie aux barricades.
Et s'il meurt plein de jours, avant l'heure emporté,
C'est qu'il avait grandi sous l'ombre de tes ailes;
C'est qu'il avait sucé le lait de tes mamelles,
O tendre mère! ô Charité.

                    VIII.

Dans cet étroit enclos où les races passées
Voient se doubler les rangs de leurs tombes pressées,
Un monument modeste est tout son souvenir !
Une croix le surmonte, énergique symbole
Qui plaît au cœur et nous console,
En nous parlant de l'avenir!
Sur cette croix l'enfant naïvement épèlle
Son nom, le peu de jours de sa course mortelle,
Ses jours, hélas ! sitôt ravis!
Puis la parole sainte, aliment de son zèle :

« Je suis le bon pasteur et le pasteur fidèle
Donne sa vie à ses brebis ! »

C'est assez pour nos cœurs, assez pour ta mémoire!
Indifférent au bruit qu'on appelle la gloire
Que t'importent nos chants, que t'importent nos pleurs!
Quand du jour éternel tu vois briller l'aurore,
Qu'importe que la tombe où le ver te dévore
Se couvre de cyprès ou se couvre de fleurs !
Ami, repose en paix! tu laisses sur la terre
Comme un enseignement fécond et salutaire,
Ton souvenir si pur et de tous respecté;
Et Dieu change pour toi, dans ses splendeurs divines,
En auréole d'or la couronne d'épines,
O martyr de la Charité!

A. LEVAIN.


Montargis.- Imprimerie de Chretien.



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