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Une courte lignée gâtinaise,
Alexandre Dumeis

par Jean-Marie Voignier
(pour contacter l'auteur, cliquez ici)
Cet article est extrait des Bulletins des Amis du Vieux Montargis
et du Gâtinais Généalogique


Le 9 décembre 1864 décédait à Montargis le peintre Alexandre Dumeis. Peintre de portraits et de tableaux religieux, son souvenir est largement éclipsé dans la mémoire montargoise par celui de son incomparable confrère et ami Girodet.

Les deux artistes s'étaient connus chez le docteur Benoit François Trioson, au château du Bourgoin à Amilly. Trioson, ami de longue date des Girodet, s'était retrouvé veuf et sans héritier ; il avait fini par adopter Girodet en 1809 (d'où le nom de Girodet-Trioson).

A cette époque le petit Alexandre Dumeis vivait chez le docteur au Bourgoin en compagnie de sa mère Catherine Bidet. Girodet en avait même dessiné le portrait qui est aujourd'hui conservé au musée de Montargis.

Le docteur Trioson est décédé en son château le 7 décembre 1815 ; par son testament, il avait confirmé Girodet son fils adoptif comme légataire universel. Mais il avait aussi laissé au petit Dumeis une pension et un capital de 40 000 f, à charge pour Girodet de veiller à la bonne exécution de ce legs et à l'éducation de l'enfant ; une première version du testament prévoyait une dotation de 24 000 f, à quoi un premier codicile ajoutait une pension annuelle pour son éducation ; puis un second codicile du 2 décembre 1815 est venu doubler la pension et porter la dotation à 40 000 f. Il s'agissait d'une somme considérable pour l'époque, qui montre tout l'intérêt que Trioson portait à l'enfant (et qui a bien embarrassé Girodet, et même ses héritiers).

Pourquoi tant d'attention à un enfant qui ne porte pas son nom et qui ne semble pas même être de sa famille ? D'où vient-il ? Est-ce qu'un peu de généalogie nous aiderait à mieux comprendre ?

Par ce testament nous apprenons que le petit Dumeis a été présenté au baptême à Paris le 24 juin 1808. Mais à l'état civil "reconstitué" de Paris, l'acte de naissance ne figure pas, et nous ne pouvons pas vérifier.

Heureusement, sa mère vient à notre aide. A quelques jours du décès de Trioson, alors qu'on pourrait penser qu'au Bourgoin la mort prévisible du docteur aurait dû monopoliser tous les esprits, le 1er décembre, Catherine Pélagie Bidois "résidant aux Bourgoins chez le docteur Trioson" déclare à l'état civil d'Amilly que le 23 juin 1808 elle est accouchée à Paris d'un garçon enregistré sous les prénoms de François Antoine Alexandre né de Catherine Pélagie Dumeis, "que des motifs particuliers l'ont déterminée à cette époque à ne le pas faire inscrire sous son nom personnel, mais que ces raisons n'existant plus aujourd'hui elle se présente pour en faire une déclaration authentique..."

Il faut donc chercher un peu mieux, et tenter une percée dans les archives paroissiales. Mais Paris comporte environ 70 paroisses... Le généalogiste ne doit pas se décourager pour si peu ! Et avec un peu de persévérance, nous découvrons ainsi, à défaut d'acte de naissance, à l'église Notre-Dame de Lorette, l'acte de baptême du 24 juin 1808 de François Antoine Alexandre, né la veille du légitime mariage d'Antoine Dubroc et Catherine Pélagie Dumeis.

Comme on s'y attendrait, cet Antoine Dubroc est introuvable à l'état civil de Paris. Ce n'est pas ce nom qui a été conservé à l'enfant, et nous savons quoi penser de ce "légitime mariage"... Mais Catherine Pélagie Dumeis n'est pas plus le vrai nom de la mère, c'est elle qui nous le confirme. Elle s'appelle en réalité Catherine Pélagie Bidet - et non Bidois - tous les actes notariés et d'état civil la concernant en font foi ; et surtout, en 1817 elle est bien obligée de déclarer, à l'occasion de son mariage à Montargis avec le capitaine Louis Durand, qu'elle est native de la commune du May, en Maine-et-Loire : un bon argument pour se fabriquer un nouveau patronyme ; d'un autre rang social, elle serait allée jusqu'au bout : Bidet du May...

Mais alors, qu'en est-il de cet Antoine Dubroc ? Ce nom n'est-il pas fabriqué lui aussi, et qui se dissimule derrière ? Qui pourrait être originaire d'un lieu nommé le Broc ? Il n'y en a qu'un qui attire notre attention, qui cache tous les autres, s'il y en a, comme l'arbre cache la forêt : c'est le docteur Trioson, qui est né au Broc près d'Issoire en 1736. Ainsi l'enfant se présente comme le fils naturel du docteur Trioson. Ce dernier connaissait-il les termes de l'acte de baptême ?

Mais, si Trioson assume ses responsabilités quant à la situation matérielle de l'enfant en le conservant près de lui, puis en assurant son avenir, il ne le reconnait pas. Comme pour bien marquer ses distances, c'est Girodet qu'il adopte quelques mois après la naissance de Dumeis, devant l'officier de l'état civil d'Amilly. Si, avec sa mère, il reste au château du Bourgoin près de Trioson, Dumeis reste Dumeis, c'est-à-dire un enfant sans père ; et sa mère, même si elle a un temps été maîtresse, semble bien être demeurée servante.

Un élément nouveau est donc intervenu pour que la mère se décide à mettre les choses au point le 1er décembre 1815, comme dans l'urgence. Si elle ne l'a pas fait plus tôt, n'est-ce pas parce que jusqu'au bout elle avait espéré une reconnaissance qui aurait fait de son enfant un héritier de Trioson en compagnie de Girodet ? A la suite de quelles explications, de quelles tractations, de combien de larmes, perd-elle tout espoir ? N'est-ce pas un dernier marchandage qui aboutit à la déclaration à l'état civil d'Amilly dont Trioson pouvait croire qu'elle serait suffisante à jeter un voile définitif sur sa paternité, et qui le conduisit, comme en échange, à ajouter dès le lendemain le second codicile qui doublait la pension de l'enfant et portait la dotation à 40 000 f ? Attitude ambigüe que celle de Trioson qui, à la fois, semble refuser ce fils pour s'en tenir à celui qu'il s'est choisi en la personne de Girodet, mais qui le dote largement, et qui avait dès la première version de son testament demandé qu'on lui remette à sa majorité, comme à un héritier privilégié, son portrait en médaillon que portait Mme Trioson.

Quoi qu'il en soit, Alexandre Dumeis bénéficia finalement d'une situation matérielle tout à fait acceptable qui lui donna la possibilité d'accéder à une formation de peintre. C'est en souvenir de son amitié avec Girodet que le peintre Gros a pris le jeune Dumeis comme élève dans son atelier à Paris.

Et la vie continue... Un enfant s'annonce en 1835 ; Dumeis épouse alors la mère Camille Guillemette Vallée à la mairie du 12ème arrondissement de Paris le 26 octobre. Le 26 mai 1836 nait à Montargis la petite Cécile Clarisse Dumeis. Mais l'enfant décèdera en 1844.

Comme pour la remplacer, un autre enfant se prépare l'année suivante. Quoi de plus adapté qu'un mariage pour fêter l'événement ? Les parents vont donc se marier à nouveau, le 19 mai 1845, mais cette fois devant l'Eglise, à la paroisse Saint-François-Xavier de Paris, avec dispense de publication des bans par l'évêque d'Orléans Mgr Dupanloup. Gaston Emile Dumeis naitra le 29 novembre 1845, à Montargis. Mais le petit va décéder dès le 25 septembre suivant.

Ainsi lorsqu'il s'éteint en 1864, Dumeis se retrouve sans descendance. S'il a été le premier à porter son nom, il sera aussi le dernier. Etre unique, oui ; mais seul, renié par son père jusque sur son lit de mort. Que reste-t-il de lui ? Quelques oeuvres au musée de Montargis, et une toile représentant l'Assomption à l'église de Montbouy à la garde (?) de la municipalité (d'autres oeuvres ont été mentionnées par un dictionnaire allemand dans les églises de Nargis et Sceaux, mais elles semblent avoir disparu).

Mais n'aurait-il pas des cousins parmi nous ?


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