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Le Cardinal de Retz

 

La Fronde à Montargis et en Gâtinais
d'après les Mémoires du Cardinal de Retz

 

par Roland Vouette
(pour contacter l'auteur, cliquez ici)
Cet article est extrait du Bulletin de la Société d'Emulation N°131, 2005


Jean François Paul de GONDI, Cardinal de RETZ a joué un rôle majeur dans la Fronde. Dans ses Mémoires, il raconte, au jour le jour et de manière très prolixe, les multiples et complexes épisodes et péripéties de cette période de troubles. Il s’agit d’un texte touffu, destiné au lecteur contemporain supposé connaître les événements et les personnages, émaillé d’anecdotes et de portraits ; Ceux-ci sont souvent cruels : « Monsieur (Gaston d’Orléans) était timide et paresseux au souverain degré » « La Reine (Anne d’Autriche) dont tout l’esprit consistait en airs … Elle avait cette sorte d’esprit nécessaire pour ne pas paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas ». « Madame de Montbazon était d’une très grande beauté. La modestie manquait à son air … » « M. le Prince de Conti était un zéro qui ne multipliait que parce qu’il était un prince du sang… ». Mais le Cardinal ne s’en tient pas seulement aux acteurs et aux faits. Il ne manque pas d’exprimer, en des formules parfois frappantes et qui n’ont rien perdu de leur actualité, les réflexions que les évènements lui inspirent : « La politique consiste à choisir entre de grands inconvénients » « Il n’y a rien dans le monde qui n’ait son moment décisif et le chef d’oeuvre de la bonne conduite est de connaître et de prendre ce moment » « En politique, on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » etc. Le style et la langue, du plus pur français du 17e émaillé de termes jugés aujourd’hui archaïques (clabauderies pour criailleries sans raison, partialité pour faction, lourderie pour faute, cheux nous au lieu de chez nous…) ne sont pas un moindre régal. Il y a chez Retz du Saint Simon, du Tallement des Réaux et du La Rochefoucauld, ce dernier, d’ailleurs, acteur important des événements rapportés… et brocardé par Retz : « Il avait des qualités qui, en tout autre, eussent suppléé celles qu’il n’avait pas… »

Le Gâtinais et Montargis dans les Mémoires du Cardinal ? Deux à trois dizaines de lignes sur les quelque mille pages de l’ouvrage. Mais il se trouve que les événements rapportés se situent à des moments importants, voire décisifs de la Fronde. Gondi, alors coadjuteur de l’archevêque de Paris, et l’un des chefs de la rébellion au début de la Fronde, décrit ainsi les faits concernant le Montargois.

La nuit des rois de janvier 1649, Anne d’Autriche, Mazarin et le jeune Louis XIV âgé de 10 ans, s’enfuient de Paris. La ville est en proie à l’agitation déclenchée par le Parlement. Pour soulager le Trésor royal mis à mal par la Guerre de Trente ans, Mazarin n’a-t-il pas osé suspendre le traitement des hauts magistrats et augmenter l’octroi aux portes de Paris ? En outre, Richelieu disparu, l’occasion paraît bonne à certains de desserrer l’étreinte… Dès le lendemain, la Reine tente de faire preuve d’autorité. Par lettre du 7 janvier, elle invite le Parlement à s’installer à Montargis. Le 9, une autre lettre ordonne à la ville de Paris de contraindre les hauts magistrats à faire mouvement vers le Gâtinais. Cette injonction royale ne fut naturellement pas suivie. La crise s’aggrave jusqu’à la paix de Rueil signée le 1er Avril, le Parlement faisant acte de soumission sous la pression des troupes de Louis II de Bourbon, le Grand Condé.

Pourquoi ce choix de Montargis ? Retz ne le dit pas. Avait-on confiance dans M. de Mondreville, gouverneur de la ville ? dans la ville elle-même dépendant du duc d’Orléans alors encore fidèle à la Reine ? dans les échevins ? ou était-ce simplement la situation géographique, suffisamment éloignée de Paris pour que le Parlement ne puisse susciter l’agitation parisienne, et assez proche pour que la surveillance royale puisse s’exercer ?

Le rôle de Montargis et de la région ne fut pas moindre sur le plan militaire trois ans plus tard. On peut en effet considérer que c’est aux confins du Gâtinais et de la Puisaye que s’est alors joué le sort de la deuxième Fronde, celle des princes déclenchée par le changement de camp de Condé, mécontent du maintien de Mazarin au pouvoir. Gondi, après avoir négocié un premier ralliement contre le chapeau cardinalice, est de nouveau parmi les agitateurs. Depuis Paris, il intrigue auprès du duc d’Orléans et suit le déroulement des opérations qu’il retracera vingt ans plus tard dans ses Mémoires.

Fin mars 1652, donc après trois ans d’agitation et de rebondissements, le jeune roi et la reine, qui ont dû une nouvelle fois quitter Paris, sont au château de Gien. Leur armée est à Briare et dispersée dans les environs. Elle est commandée par d’Hoquincourt et Turenne. Celui-ci, après s’être égaré un moment parmi les factieux par amour pour Mme de Longueville, la sœur de Condé, est revenu dans le droit chemin. L’armée des princes, elle, cherche à contourner l’adversaire par le sud de la Loire. A sa tête, Charles Amédée de Savoie, duc de Nemours (petit-fils d’Anne d’Este, arrière-petit-fils de Renée de France !), le prince de Conti et la Grande Mademoiselle. Condé est en Guyenne, qu’il cherche à soulever. Les princes tentent de forcer le passage à Jargeau le 29 Mars : c’est un échec. On discute ferme pour savoir si l’on va tenter de se saisir de Blois, ou au contraire se diriger vers l’est, car il faudrait, nous dit Retz « aller à Montargis, poste important dans la conjoncture, parce que, de là, l’armée des princes, qui serait ainsi entre Paris et le roi, pourrait donner la main à tout. »  Le duc de Nemours plaidait pour Blois, là « on n’y trouverait pas l’obstacle de Montargis ». C’est alors que Condé décide de revenir. A la tête d’un petit détachement, il parvient jusqu’à Lorris après avoir manqué de peu « d’être capturé à Châtillon sur Loing par Sainte Maure, pensionnaire du Cardinal (Mazarin) qui le suivait avec 200 chevaux… Il trouve dans la forêt d’Orléans quelques officiers de ses troupes qui étaient en garnison à Lorris… Il marche droit à Montargis qu’il prend sans coup férir. Mondreville, qui s’était jeté dans le château avec huit ou dix gentilshommes et 200 hommes de pied l’ayant rendu… ». Retz est, on le voit, d’une très grande concision sur les circonstances de la reddition de Montargis. Gilles de Montmeslier, bourgeois montargois, dans son  « journal domestique », en a rapporté les péripéties bien plus complexes et témoignant d’abord et avant tout de l’embarras des habitants soucieux de se tirer au mieux de l’épisode. Ils y parvinrent en arguant de l’écroulement spontané, et fort opportun, d’une tour du château au moment des ultimes sommations de Condé … Sachant que les troupes royales sont dispersées dans les villages au nord de la Loire, Condé se dirige vers Chateaurenard : « Il tomba comme une foudre au milieu de tous ses quartiers (de d’Hocquincourt) et tailla en pièces tout ce qui était cavalerie… ». Poussant les fuyards jusqu’à Bléneau, il affronte, le 9 avril à la nuit tombante « M. d’Hocquincourt qui, avec 700 chevaux, charge avec vigueur les gens de Mr le Prince qui, dans l’obscurité de la nuit, s’étaient égarés et divisés et qui, de plus, malgré les efforts de leur commandant, s’amusaient à piller un village (lequel ? On ne sait). Mais « Mr le Prince les rallia … eut un cheval tué sous lui … et chargea avec tant de vigueur qu’il les renversa (les troupes de M. d’Hocquincourt pourtant bien plus nombreuses) ». La Reine, le Roi, la Cour vont-ils tomber aux mains du vainqueur de Rocroi et de Lens ? La Cour « fit charger ses bagages sans savoir où elle pourrait être reçue » et la Reine est en larmes. Condé est tellement certain de la victoire qu’il écrit à « Son Altesse Royale » (le duc d’Orléans) alors à Paris, pour raconter le combat et quasiment annoncer le succès définitif des princes. La lettre est éditée et reçoit, on l’imagine, une grande diffusion à Paris : il faut faire connaître largement et sans retard la victoire des princes. La communication est déjà le nerf de la politique …

C’était compter sans Turenne. Le Maréchal fait sortir ses troupes de Briare et se porte au devant des frondeurs. L’affrontement a lieu le 11 avril à proximité d’Ouzouer-sur-Trézée. L’artillerie royale postée sur une hauteur « tua beaucoup de monde de l’armée des princes » engagée dans un défilé où Turenne avait réussi à l’attirer.

La Cour est sauvée. Condé court à Paris et parvient, temporairement, à prendre le contrôle de la capitale, grâce notamment à la Grande Mademoiselle qui, de la Bastille, fait tirer sur les troupes royales lancées à la poursuite des frondeurs. Mais ce sont les bourgeois parisiens eux-mêmes qui chasseront Mr le Prince de la capitale et la Reine pourra, le 21 octobre 1652, y faire une entrée triomphale. Quelques semaines plus tard, Mazarin, bête noire des rebelles, est de nouveau aux affaires. La voie est libre pour Louis XIV et l’établissement d’un pouvoir absolu. Condé parviendra à rentrer en grâce et exercera ses grands talents militants au service de Louis XIV. Retz, en dépit de tentatives réitérées, n’y parviendra pas. Retiré à l’abbaye de Saint Mihiel, c’est dans la paix monacale qu’il se consacrera, pour le plus grand bonheur de la postérité, à la rédaction de ses admirables mémoires.

On retiendra de ces évènements que c’est bien quelque part entre Loire et Loing que la dernière grande révolte armée des « Importants » contre la constitution d’une France unifiée et centralisée a, de peu, échoué … et que l’absence de réelle résistance de Montargis n’a pas inversé le cours de l’Histoire.


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