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Vingt siècles de vie montargoise

 

par Henri Perruchot
Cet article est extrait de l'ouvrage patronné par le Syndicat d'Initiative, 1957


GAULOIS ET ROMAINS. - NAISSANCE ET DÉVELOPPEMENT DU CHATEAU ET DE LA CITÉ. - LE SIÈGE DE 1427. - RENÉE DE FRANCE, DUCHESSE DE FERRARE, DAME DE MONTARGIS. - L'ESSOR MUNICIPAL. -DÉVELOPPEMENT ÉCONOMIQUE. - LES CANAUX ET LES DUCS D'ORLÉANS. - LA RÉVOLUTION. -L'EXPANSION MODERNE DE MONTARGIS. - SES HOTES ILLUSTRES. - SES BIENFAITEURS.

Les lieux qui portent depuis huit siècles, le nom de Montargis, ont été désignés, auparavant sous des appellations, qui, pour la plupart, ne nous ont pas été transmises.

Ils n'en sont pas moins demeurés, en dehors de ce que l'industrie de générations humaines leur ,a surajouté, tels que la nature les a modelés.

Une vallée, assez large, bordée par des collines qui s'élèvent, sur sa droite, en pentes douces, et qui, sur sa gauche se hérissent brusquement. Entre ces collines, une cuvette, où confluent, dans une sorte de delta, où se ramifient des bras de canaux, les eaux de trois rivières descendues des hauteurs qui forment la ligne de partage des bassins de la Loire et de la Seine.

La Loire n'est qu'à dix lieues.

Avec l'appoint de ses affluents, à Montargis, le Loing a, de tout temps, porté bateaux jusqu'à la Seine.

La fortune de cette localité a été liée à cette situation et en dépend.

A cause d'elle et depuis que des hommes vivent en Occident, ces lieux ont été habités, plus ou moins, selon les époques.

Dès les périodes de l'âge de pierre, d'abord. On retrouve fréquemment des traces de ces premiers hommes et des vestiges de leur industrie: pierres polies, grattoirs, couteaux, masses. La collection en est riche ; elle se complète de jour en jour.

Par la suite, alors que les gens de l'Orient, entreprenaient, pour le besoin de leur négoce ou de leurs spéculations idéologiques, de rejoindre ceux de l'Occident, par la voie la plus facile des eaux du Rhône, de la Loire et de la Seine, ils hantèrent à leur tour ces lieux, qui leur offraient, après quarante kilomètres seulement de portage, un relais sur la route qu'ils avaient à suivre, et y fondèrent, sur les îles, qu'ils conquéraient sur le marais initial, un emporium, qui, peu à peu, se développa et déborda sur les deux rives.

Les Gaulois y contrôlèrent la circulation, dont les courants Sud-Nord et Est-Ouest se rencontraient en ce point à un double carrefour terrestre et fluvial. Au temps de la conquête romaine, la communauté des Senones y affirmait sa puissance aux confins du pays Carnute.

Ils durent, en 52 avant Jésus Christ, les céder. à Caïus Julius. On a soutenu, et non sans de fortes raisons, que, là s'élevait l'oppidum de Vellaunodunum, dont le sort est rapporté au De Bello Gallico, en même temps que celui de Genabum. Le premier document écrit de l'histoire de ce vieux pays apparaît ainsi, en un ouvrage, dont tous les étudiants alimentent leur culture.

L'occupation militaire proprement romaine fut brève. Elle dura beaucoup moins longtemps que l'exploitation administrative et la police du pays soumis. Vellaunodunum ne se trouva guère entraîné dans les remous des opération, guerrières entreprises par Julius et ses lieutenants. Du moins, cela ne ressort pas de son récit.

Le pays néanmoins fut plié - et ses habitants se prêtèrent vite à une collaboration qui se révéla fructueuse - aux disciplines et aux usages de la République Romaine, qui marquèrent profondément les lieux ainsi que le langage et le caractère des habitants.

L'emprise gallo-romaine s'étendit aux collines, de part et' d'autre du val et favorisa, notamment sous les Auréliens la création et le développement d'une agglomération, édifiée à l'Est des Cloziers. Le columbarium, qui a été retrouvé, au "Champ des Morts" et, en partie exploré, atteste l'importance qu'avait prise cette ville, lorsque les Bagaudes la dévastèrent et l'anéantirent par le fer et par le feu.

Le déclin de la puissance et du prestige de l'Empire Romain, l'arrivée et le reflux des Huns et des Barbares retardèrent, des siècles durant, la reconstitution de cette cité incendiée.

Les rares survivants avaient trouvé refuge dans le massif forestier voisin, où ils dissimulaient leur existence et l'industrie, dont ils tiraient les ressources nécessaires à leur subsistance. Ils s'y adonnaient à la métallurgie, exploitant les minettes que recelait le sous-sol de la forêt, à l'aide du charbon provenant du bois qu'ils carbonisaient, tandis qu'à Ferrières, cité voisine, et dans un milieu analogue, commençaient à se diffuser les doctrines et les principes nouveaux du christianisme, qui allait transformer à peu près tout ce qui persistait de la précédente civilisation. Peuple d'origine mélangée, actif, courageux, travailleur et craintif, qui se perpétua dans le silence et les ténèbres, grâce à son énergie et aux ressources que lui fournissait encore, en dépit des invasions destructrices, l'industrie indispensable du transport et des voyages.

Clovis, rapportent les chroniqueurs, s'intéressa à Montargis, aussi bien qu'à Ferrières, et y établit un point d'appui militaire de sa politique. Ce dernier demeura, sous ses successeurs, puis, sous les Carolingiens, dans une obscurité qui semble s'accroître de tout l'éclat, qui jaillit de Ferrières, dont la renommée resplendit alors par tout le monde civilisé.

Il fut englobé dans le dominium des comtes du Gâtinais, assez confus et peu délimité jusqu'au jour où il tomba aux mains des Foulques d'Angers. Ceux-ci se le partagent avec les Comtes de Courtenay. Le fils du roi Louis-le-Gros, Pierre de France, par son mariage avec Elisabeth de Courtenay, en devint alors maître.

Apparaît à ce moment (1170) le nom de Montargis.

Modeste castellum, d'abord, défendu par une forte palissade de bois, érigé sur la colline, à l'Ouest des rivières, et qui donne des vues, à la fois sur le confluent de celles-ci, sur le carrefour des chemins qui les enjambent et sur la forêt prochaine, il assure la protection, contre toute entreprise, de la bourgade, qui se construit au pied même de son enceinte, à l'abri du cours d'eau , qui la ceinture d'un fossé rempli en permanence. Au fur et à mesure que la ville prendra de l'extension, se développera aussi le Château.

Pour la prospérité de sa cité, Pierre de France ne ménagera rien: ni les mesures d'affranchissement commercial et individuel (1170, création de foires, suppression du servage), ni les œuvres d'édilité, (construction d'édifices religieux, administratifs, sociaux, fours banaux, moulins, boucherie banale, ne sont que des formes initiales de la coopération et non de la servitude).

Philippe-Auguste confirmera et couronnera cette œuvre (août 1320).

Simultanément, malgré les croisades, qui réduisirent la main-d'œuvre, le château, modeste organe militaire à son origine, prend des proportions monumentales. En deux siècles, il est construit, ainsi que les murailles qui le prolongent et épousent la forme de la ville, dans la vallée, en bonne pierre qu'il faut amener des bancs de Château-Landon ou de Souppes, puisque le sous-sol de Montargis n'est que de tuff. de " castine " ou de craie. Il devient ainsi l'un des premiers et des plus beaux palais royaux.

Saint-Germain, Chambord, Fontainebleau ne sont pas encore conçus - Versailles ne suivra que beaucoup plus tard - que le château de Montargis, dans sa jeune splendeur, se flatte d'être le "berceau des enfants de France". Les reines y deviennent mères tandis que leurs époux, entre deux chasses en forêt, y datent leurs lettres-patentes.

Charles V y fait tinter, au sommet d'une tour, la seconde des plus renommées horloges de son royaume.

Sa grande salle monumentale - dont il reste, grâce à du Cerceau, les plans et le dessin, - retentit du brouhaha des premières assemblées de la noblesse du royaume. Gens d'armes, clercs et troubadours y apprennent sur l'une des cheminées la légende du Chien de Montargis.

C'est, à la fois, une résidence de bel aspect, bien assise en bon air, sur un plateau dégagé et une citadelle puissante contre laquelle vient, en 1427, battre l'armée du Comte de Warwick, qui poursuit la ruine du fils de Charles VI.

Un siège de 70 jours, soutenu, au château, par un poignée de soldats et, sur le rempart urbain, par toute la population de la ville, qui s'y porte gaillardement, malgré les incendies, les souffrances et la faim, aboutit, le 5 septembre 1427, pour les assiégeants, à la suite d'un combat général acharné, à une défaite totale. Les survivants abandonnèrent, dans leur précipitation, l'étendard de leur chef et se replient en toute hâte, vers la Seine.

A cette victoire de Libération, ont contribué des troupes de secours, conduites par le bâtard d'Orléans, ce Dunois, qui fera, deux ans plus tard, si gentille et loyale figure auprès de la Sainte Pucelle d'Orléans: Jeanne la Lorraine.

"Notre premier bonheur advenu", soulignera, en 1430 le Dauphin, devenu roi sacré, dans des Chartes, par lesquelles il accorde aux " manans " de Montargis des armes d'honneur sans doute: "D'azur semé de fleurs de lys d'or, portant une "M couronnée du même", avec la devise "Sustinet Labentem ", que ses clercs érudits ont tirée de Tite-Live, mais aussi des Privilèges d'ordres divers, et surtout fiscaux, tels que, durant 350 ans, ils établiront la prospérité du négoce montargois et permettront le développement de la cité et de ses industries.

Dès lors, Montargis reçoit une impulsion qui lance la ville vers l'action.

Ni les incendies) ni les inondations, ni les épidémies, ni les invasions, n'arriveront, malgré les ruines accumulées, à briser cet élan.

François 1er cède en dot (1521) à sa belle-soeur Renée de France, le domaine de Montargis, ainsi que ceux de Chartres et de Gisors, lors de son mariage avec Hercule, duc de Ferrare, fils de Lucrèce Borgia, et neveu du fameux condottière César. Dame Renée mourra à la 16e année de son séjour, en 1575, à Montargis et cédera son domaine à sa fille Anne d'Este, duchesse de Guise, d'abord, puis, de Nemours et Genevoix, et, par celle-ci, à ses petits-enfants les Guise, le valeureux Henri, dont les trompettes, rentrant dans la nuit du 26 au 27 octobre 1587, de la bataille de Vimory, annoncèrent triomphalement aux Montargois, qu'il venait de défaire les reîtres et les lansquenets du baron d'Odna et de saisir les "attabales et les herpauques" de ce dernier, et le gros Mayenne, lieutenant du royaume de France.

Sous la tutelle de cette dame, ni les dissensions religieuses, et les drames affreux dont elles sont le prétexte, ni les troubles prolongés de la Ligue, ne causeront - sauf quelques incidents, malheureux, que la propagande partisane a aggravés à dessein, et qui paraissent bénins, si on les rapproche des crimes sauvages, qui, dans le même temps, se perpétrèrent partout aux alentours: à Gien, à Orléans, à Sancerre, à Sens, à Ferrières - de ravages ni de destructions capables de compromettre l'avenir de la cité.

Henri IV, lors de la réduction volontaire de Montargis (octobre 1593) trouvera un château encore solide, une ville presqu'intacte - l'église seule a souffert - et une population qui lui est toute soumise, car elle l'a connu, petit prince béarnais, qui convalesçait de la petite vérole chez sa cousine la dame de Ferrare.

Il ne l'a pas oublié et contribuera au développement de ce bon pays par l'ouverture du Canal de Loyre en Seine.

En 1608, il vint en personne, s'assurer sur place de la façon dont son dessein avait été interprété et quels travaux exigeait son exécution. Ce "Canal de Briare", le premier du monde, qui permit de faire passer bateaux d'un fleuve à l'autre, il avait compris qu'il constituerait une voie de communication essentielle à l'économie de son royaume. "Messieurs" d'Orléans, son fils et son petit-fils, consacreront leurs deniers à compléter son œuvre, par le Canal d'Orléans et le Canal de Loing. Ils en seront largement récompensés.

A eux trois, ils dotèrent Montargis d'un ouvrage, qui de 1642 à 1850, permit à des flottes de 6.000 bateaux, avec leurs équipages et leurs cargaisons de passer, chaque année, par Montargis, d'y déposer ou d'y prendre du fret, et d'y trafiquer.

Durant deux siècles, le renom de Montargis s'étendit de St-Rambert, près de Lyon, au Havre de Grâce, et de Nantes à Paris. Dans toutes les provinces qui bordent la Loire, l'Allier, l'Indre, la Vienne et la Seine, Montargis était connu, car tous les marchands-voituriers par eau ou leurs commis y transitaient, stationnaient et faisaient du commerce.

L'antique emporium d'avant la conquête des Gaules avait acquis son plein épanouissement.

L'usage des Chartes de Franchise ou de Privilèges, accordées en 1170, 1320, 1383, 1430 et 1431, aux Montargois, amena ces derniers à organiser leur communauté pour en assurer le maintien et veiller à leur confirmation, lors de chaque avènement royal. Dès 1484, Charles VIII les avait autorisés à se bâtir un hôtel de ville, où ils pourraient se réunir. Les vicissitudes financières retardèrent d'ailleurs l'achèvement de la maison commune jusqu'après 1562. Un embryon de municipalité ne s'en était pas moins constitué et se développait peu à peu.

On délibéra d'abord des intérêts communs, au cours d'assemblées plénières qui se tenaient en présence des quatre "échevins-gouverneurs" et des officiers du domaine. Ce système était d'un maniement assez lourd. Lors de l'assemblée de 1552, on décida d'élire un conseil de 20 notables, plus facile à rassembler, qui représenterait la collectivité. En septembre 1585, Henri III reconnaissait l'utilité de donner une tête à ce corps. Montargis eut son maire.

Le corps municipal était alors constitué dans une forme et avec des attributions assez voisines de ce qu'il est encore.

Même en présence des princes son indépendance était réelle. Il se permit - et l'on ne lui en tint pas rigueur - d'adresser des remontrances à Anne d'Este, dame de Montargis, pour telles causes qui lui tenaient à cœur.

En 1612, alors que Louis XIII venait de rattacher Montargis à la couronne, après l'avoir racheté à MM. de Guise, et de le donner en apanage à son frère, il se remua tant et si bien, qu'il obtint du roi une déclaration expresse d'attachement perpétuel à la couronne, d'inaliénabilité et surtout de confirmation de privilèges.

Il s'enhardit même à jouer un rôle politique. Avec beaucoup de discrétion, au début:

Il n'en réussit pas moins, lors des troubles des Frondes à établir la ville dans une sorte de neutralité. Plus que tout, les habitants redoutaient le voisinage des "gens de guerre". Amis ou adversaires de la Cour, ils ne leur inspiraient aucune confiance. En mai 1614 la municipalité envoie une délégation à Vallery (Yonne), négocier avec le Prince de Condé. Au mois de janvier suivant, elle manœuvre pour tenir éloignés les 3.000 Suisses que M. de Bassompierre, leur colonel, souhaiterait d'amener d'Etampes pour les y cantonner. Au mois de décembre 1615, les gens de guerre continuant de rôder es environs, elle prescrit le maintien des gardes au rempart.

Elle n'en est que plus à l'aise pour manifester son loyalisme au souverain, en organisant des réceptions fastueuses, lors du passage des personnes de la famille royale ou de ses invités. L'énumération en est assez longue: c'est en 1618, le Cardinal de Savoie; en 1619, le Prince de Piémont; 1622, le roi Louis XIII, la Reine, la reine-mère; 1623, Madame, sœur du roi; 1659, le roi Louis XIV, la Reine, le duc d'Anjou, le Cardinal, la Cour; 1697, le roi Louis XV, le prince et la princesse de Savoie; 1701, les ducs de Bourgogne et de Berry, le roi et la reine d'Angleterre.

Dès la fin du 17e siècle, cette municipalité, qui est partie de très peu, s'est taillée un statut de fait assez voisin de celui qu'on lui accorda de droit au XIXe siècle.

Elle avait. toujours - et quelquefois âprement - veillé aux intérêts de tous, et protégé le commerce et l'industrie locale, qui utilisaient à plein les franchises et le canal.

Les affaires ont toujours attiré la main d'œuvre et suscité de nouvelles entreprises : on le vérifia au temps où la France s'appliquait à créer son équipement économique: Le Canal, qui était ouvert depuis moins de cent ans, amena, par ses eaux, le début de l'industrialisation de la région gâtinaise.

En 1738, des papetiers de Paris, soutenus et favorisés par le duc d'Orléans, qui accepta de leur bâtir une usine avec sa chute d'eau, fondaient à proximité de Montargis, la papeterie de Langlée, qui fut à l'origine de tout le développement industriel de Montargis: du coup, les tanneries, les mégisseries, les moulins existants recevaient un stimulant. Rappeler que cette papeterie a fait place à l'usine de caoutchouc Hutchinson, c'est montrer ce qu'elle comportait de puissance expansive. Par elle, Montargis devint de centre de transit et de trafic, un foyer de production.

A la veille de la Révolution, les animateurs du Conseil de la famille d'Orléans, dont le principal était le futur amiral René Madeleine Levassor, comte de La Touche, Chevalier de St Louis et membre de l'Ordre militaire de Cincinnatus, adjoignaient à cette papeterie, une seconde, celle de Buges, puis, à Montargis, une raffinerie de sucre de cannes et une filature de coton, qui, cinq ans plus tard, essaima en quatre filiales au bas du Château, aux Récollets, à Saint-Dominique et à Gros-Moulin, paroisse d'Amilly.

La Révolution Française n'aurait passé à Montargis, sans laisser guère d'autres traces que celles de disettes momentanées aux époques de soudure difficile, et celles du passage des volontaires de 93, envoyés aux Armées du Nord, et des colonnes victorieuses de l'Armée d'Italie, si cette ville, justement réputée pour l'équilibre et la pondération de ses habitants, n'était tombée de septembre 1793 au 1er juillet 1794, sous la coupe d'une équipe de jeunes apprentis-sorciers, plus ou moins aigris, ayant une teinture d'idées plus superficielles que profondes, bavards, ambitieux, prétentieux, fanatiques et sectaires, qui étaient seuls, d'ailleurs, à se prendre au sérieux, jaloux au surplus les uns des autres, menés par un prêtre renégat et scandaleux, qui, les ayant excités et compromis, les tenait par la terreur et qui firent, le plus patriotiquement du monde, guillotiner successivement, à Paris, deux maires, le curé, le receveur des finances, deux échevins, et retenir en prison, pendant un an, deux cents montargoises ou montargois, dont le crime avait été de mériter l'estime de ceux qui les entouraient, et d'avoir ainsi acquis du prestige et quelque autorité sur leurs concitoyens.

Ils en firent tant que lorsqu'ils osèrent enfin respirer, les plus sincères républicains de l'époque ne purent se retenir de manifester leur soulagement, puisque, le 20 décembre 1799, en relatant au registre des délibérations de la municipalité, la promulgation de l'an 8, qui, disaient-ils, "avait été applaudie, car elle met enfin les citoyens à l'abri des tourmentes de la Révolution".

L'on comprend ce soulagement, si l'on se souvient que, dans l'enthousiasme, Montargis avait fourni son contingent de volontaires - officiers et hommes de troupe - pour les armées du royaume et de la République; que le général Etienne Gudin les avait menés défendre victorieusement les lignes de la Sambre et de la Forêt de Mormal; qu'il avait néanmoins été retenu plus d'un an, en suspicion et en prison; que le citoyen Levassor.Latouche, comme Michel Triqueti avaient, eux-mêmes, malgré tout ce qu'ils avaient fait pour améliorer le sort des travailleurs, été incarcérés à la Force, durant le même temps.

Tous les Montargois, qui, n'ayant pas été compromis dans la sombre période de 1793 et 1794, et qui, osant enfin respirer, avaient encore la force d'entreprendre firent volontiers l'union pour abolir les séquelles locales de six années de déraison et remettre en ordre tout ce qui en avait besoin à Montargis.

De 1793 à 1798, l'administration de la ville n'avait masqué que des expédients. Le Conseil général s'était réuni avec une fréquence persévérante, qui eut été admirable, s'il se fût consacré au rôle qui était naturellement le sien. Hélas! Il avait dispersé son attention sur tous les objets qui ne le concernaient pas. Aveuglé par la passion d'une politique totalitaire, submergé sous le flot toujours montant d'une paperasserie envahissante, subordonné jusque dans les menus détails à un département qui n'avait pour règle que ses caprices ou des intérêts inavoués, soumis au contrôle quotidien et insidieux de polices multiformes et soupçonneuses, ses meilleures intentions, - s'il en avait eu - étaient vouées à la paralysie. Il n'avait ni les moyens, ni le temps de faire sa besogne essentielle, pas même d'établir un budget.

A ce régime, Montargis avait cessé d'être une capitale de la région. Ses privilèges n'étaient qu'un souvenir, et on les regrettait; de ses multiples juridictions, il ne restait rien. La commune avait des dettes; l'hôpital sombrait dans la misère : on y brûlait les bois de lit et des chardons pour cuire les aliments; le collège était fermé; les clubs en avaient fait leur siège social; des embryons d'école se maintenaient vaille que vaille; le patrimoine commun n'était plus entretenu.

Au point de vue moral, social, administratif, financier, de lourdes tâches, filles normales du chaos précédent, allaient s'imposer au XIXe siècle naissant.

Ramener le calme dans les esprits, ramener la concorde, restituer son prestige au travail, ranimer la confiance, insuffler à tous le goût de la prospérité, reconstituer la famille comme base sociale, en raffermir la stabilité, en étaient les primordiales. Tout ce qui avait été négligé, entrepris et inachevé, commencé et interrompu devait être remis en chantier et réalisé. On avait devant soi un champ de décombres qu'il fallait déblayer.

D'un tel travail les résultats apparaissent mieux aujourd'hui.

De 1800 à 1899, la population est passée de 6.100 à 10.500 habitants: ce qui révèle un accroissement continu de l'ordre de 1 % par an. Accroissement dû, il est vrai, moins à un excès de natalité qu'à un apport régulier de l'immigration.

En effet, l'équilibre ne pouvait être assuré par le seul jeu des naissances: Le coefficient annuel de celles-ci n'étant que de 2,545 % contre 2,849 %, coefficient des décès. Le phénomène révèle la puissance d'attraction ou d'aspiration d'un ville en développement.

Le taux de mortalité qui était de 3 % dans le premier tiers du siècle, s'est abaissé, malgré les guerres et le choléra, à 2,42 % à la fin.

Le nombre des mariages est demeuré constant, se tenant aux environs de 0,709 % du chiffre de la population.

Fait caractéristique, qui dénote à la fois la puissance de charité de Montargis et comment fut amortie une crise de moralité extrêmement menaçante: le recensement de 1836 signalait que l'Hospice avait la charge de 870 pupilles, enfants naturels abandonnés, âgés de 1 à 20 ans. Ces pupilles représentaient 11,22 % d'une population qui était alors de 7.757 habitants. Charge énorme: sur 10 personnes, 1 bâtard au moins. Ce chiffre révélait que depuis 20 ans, chaque année, 43 enfants en moyenne étaient nés hors mariage. Or, pour la même époque l'état civil accusait 889 de ces naissances. Sur ce total 19 (889 -870) avaient été reconnus.

Avant 1800, la proportion des enfants naturels était de 10 % des naissances. De 1810 à 1830, cette proportion était passée à 19,75 %. Elle s'est abaissée, depuis, à une moyenne générale de 10,23 % pour se tenir, en fin de siècle, à 9,38 %.

Arides par eux-mêmes, ces chiffres indiquent l'ampleur de l'effort qui fut nécessaire pour remédier à une situation aussi inquiétante.

Ajoutons que les guerres de l'Empire n'avaient pas joué, à Montargis, le rôle de dépopulation, que l'on a eu trop facilement l'intention de leur prêter, puisque la population de la ville, qui était de 6.100 habitants en 1800, s'élevait à 6.750 en 1815.

Autre cause de la perturbation morale, la crise religieuse se trouvait apaisée dès 1802, par le Concordat.

Il appartint d'affronter les autres difficultés, à un maire jeune - il avait 36 ans, lorsqu'il entra en charge, en 1804 - Jean-Baptiste-Stanislas Aubépin, qui se révéla le restaurateur dont la ville avait besoin. En 12 ans, il avait relevé la ville. En un an, il rétablit les finances municipales sur des bases saines et commença aussitôt à ramener établissements, institutions et choses au rôle qui leur était naturellement dévolu. Il réorganise l'Hôpital, le confie aux Filles de la Sagesse, et y ouvre une école pour les filles. Il crée l'école primaire de garçons.

Il entreprend des travaux: agrandit le cimetière, assainit la place au blé, replante les promenades, ouvre celle du Chinchon, démolit une fraction de rempart pour y édifier des maisons, rallume les réverbères éteints depuis 1792 ; supprime 500 gouttières, refait ou consolide la plupart des ponts principaux, aménage la Chaussée, crée enfin la compagnie de sapeurs-pompiers. Entre temps, reçoit le Pape, en 1804 ; soumet ses projets à l'Empereur en personne, en 1807; subit deux invasions étrangères, se débat avec Sesleven et les Russes en 1814, les Autrichiens et les Bavarois, en 1815, panse les dommages et assure, en 1812, par sa fermeté envers les boulangers, du pain aux Montargois qui appréhendent la disette.

Montargis compte facilement les grands maires, qui ont eu assez de largeur de vue pour envisager le destin qu'ils lui pressentaient. J.B.S. Aubépin fut le premier d'entre eux.

Ayant bien travaillé sous l'Empire, il s'adaptait à la Monarchie et traitait honorablement à leur passage, en 1814, les duchesses d'Angoulême et d'Orléans.

La Restauration le destitua.

Si le duc d'Orléans et ses familiers avaient poussé Montargis vers la République, l'Empire les ancra dans ce sentiment et le retour de la Monarchie n'y put rien.

Les Russes et les Bavarois s'étaient montrés des "alliés" si exigeants de Sa Majesté, que Louis XVIII souffrit de cette alliance.

D'ailleurs toute la gloire militaire de la Révolution et de l'Empire, après la dernière revue que Napoléon passa du ler Chasseurs de la Garde, le 20 avril 1814, à Montargis, s'abattit comme une nappe sur notre ville. Elle était pour cela assez loin et assez près de Paris.

Généraux qui avaient gagné leurs étoiles en courant l'Europe, jeunes officiers supérieurs, officiers de la Légion d'honneur à 38 ans, officiers subalternes, privés de commandement et réformés à demi-solde, prirent, avec une âme de bannis, leur quartier de maigres pensionnés dans la ville, y vécurent, formant des clans, se marièrent et remâchèrent, à longueur d'année l'épopée de leur grand compagnon, leur propre amertume. ainsi que le mépris qu'ils vouaient ostensiblement à ceux qui étaient rentrés dans les fourgons de l'ennemi et qui voulaient étrangler la liberté, qu'ils avaient portée à l'Europe.

On ne les méprisait pas vu leur digne misère et nul ne s'étonnait de voir conduire une diligence par un chevalier de la Légion d'honneur, qui avait servi comme capitaine sous Napoléon. On les écoutait..., on les croyait... Les esprits demeuraient prompts à s'échauffer. Craignait-on une nouvelle disette? Le blé renchérissait-il ? C'était l'émeute. En juin 1817, on pille à Montargis. Puis on arrête. La répression est terrible : 4 morts, 7 condamnations au carcan.

En 1830 et 1847, pour la même cause, des troubles analogues se renouvellent. On les apaise sans verser le sang.

Les régimes politiques changent et provoquent des émotions diverses : des regrets et des espoirs. L'on s'en accommode vite.

Le coup d'Etat du 2 décembre 1861 suscite une réaction plus violente. On se bat avec le service d'ordre. Il y a deux morts. Des déportations suivent et parmi elles, celle de Pierre Etienne Souesme (1797-1877), le neveu du maire Aubépin, qui part pour l'Angleterre, où il a des attaches.

Ces accidents n'empêchent pas la ville de se transformer, au cours des ans. Le Collège avait été rouvert en 1827.

On démolissait largement : le château, Saint -Dominique; on reconstruisait le Théâtre, la rue Périer, on ouvrait au chevet de l'église une place que l'on ne savait comment baptiser : Ducerceau, d'abord et finalement Mirabeau. On en projetait une autre - la place Ferrare - devant la grande poste, mais on ne la réalisait pas; on abattait les vieilles portes fortifiées, de la Geôle, du Loing et de la Syrène et l'on étayait des maisons sur les restes du Rempart. On refaisait des ponts plus modernes. On restaurait l'église. On construisait l'Hôtel-de-Ville. la Sous-Préfecture.

Puis arriva le chemin de fer: la circulation pour Paris fut détournée. L'avenue de la Gare fut ouverte et toute une ville nouvelle s'édifia entre la Chaussée et Châlette, de sorte qu'en 1870, lorsque revinrent les Bavarois, la ville qu'ils avaient sous les yeux n'était pas celle que portaient leurs cartes, et elle ne ressemblait en rien à celle qu'avaient envahi les uhlans et les cosaques de 1814.

Ils arrivèrent en novembre : la compagnie des Francs-Tireurs de la Nièvre, commandée par M. de Mondésir, directeur de la Papeterie de Buges, et qui comptait parmi ses volontaires Etienne Fort, futur président du Tribunal de Commerce de Montargis, après avoir baroudé en forêt de Fontainebleau, se repliait vers la Loire, quand elle les rencontra sur le Pâtis, le 6 décembre. Elle força le passage et y laissa 6 morts. Des représailles s'en suivirent. Le maire Pierre-Alexandre Garnier, âgé de 56 ans, fut emmené comme otage. Une forte contribution fut imposée à la ville, et le baron de Triqueti, qui avait eu des relations avec la Cour de Bavière, réussit à la faire réduire.

Dans leur ferveur patriotique, les Montargois avaient ouvert quatre ambulances - l'Hôtel-de-Ville actuel en était une - où ils soignèrent les blessés, sans distinction de français ou d'ennemis et adoucirent la fin de 51 de nos soldats.

Cette occupation finit, comme avaient fini les précédentes.

Et les municipalités, comme les abeilles perfectionnent leur ruche, se remettaient à moderniser la ville.

En trente ans, un labeur immense fut fourni : Montargis était devenu un chantier: construction de la caserne Gudin, du boulevard Durzy, de l'école de garçons, établissement des distributions d'eau et de gaz, puis de l'électricité, modernisation de la voirie, tandis que les services de la navigation reconstruisaient le canal, substituant aux deux écluses de la Marolle une écluse unique, et lançaient la passerelle Victor-Hugo.

En 1903, on édifiait la Caisse d'Epargne, l'Ecole Durzy, les Pavillons de l'Hôpital, le Collège de filles et l'année suivante, la Banque de France.

Nous vivons sur ce qui fut alors réalisé.

La première guerre mondiale éclata. On s'apprêtait à fêter la Madeleine. Les hommes partirent. Un grand nombre y restèrent. Ceux qui revinrent et qui avaient, en quatre ans, longuement réfléchi au front, n'étaient pas moins ambitieux pour leur cité, que n'avaient été leurs devanciers.

Entre 1919 et 1930, furent créés: le Stade, la Salle des Fêtes, les nouveaux pavillons de l'Hôpital, l'Hôtel du Trésor, tout le quartier neuf, qui entoure le Pâtis, le monument à Gaillardin fut érigé.

Et la guerre recommença. Par un miracle, aussi bien, en juin 1940, qu'en août 1944, la ville de Montargis fut épargnée dans sa structure, encore que l'occupation se soit faite aussi pesante que prolongée.

La caserne Gudin était demeurée intacte, fait qui paraissait prodigieux. De juin 1940 à mai 1941, les Allemands en firent un Frontstalag, c'est-à-dire un camp d'internement où s'entassèrent plus de 15.000 militaires français prisonniers. Nul homme ne connaît exactement ce que montargois et montargoises dépensèrent d'ingéniosité et de charité pour adoucir et abréger - tant qu'ils le purent, leur captivité.

A la libération, les services de la Défense Nationale utilisèrent aussitôt cette caserne en y installant l'Ecole de l'Arme des Transmissions.

A 180 ans d'intervalle, cette école militaire succédait ainsi à l'Ecole d'Artillerie, qui y fonctionnait vers 1760, pour les gentilshommes polonais, que le démembrement de leur patrie avait contraints de suivre leur roi Stanislas en exil, comme les Régiments d'infanterie de la Ille République avaient pris la relève d'un détachement d'Invalides que la Monarchie avait entretenu à Montargis.

Montargis conserve, dans ses archives, les preuves écrites et authentiques du passage et du séjour, outre les princes, rois et reines, dont il est question par ailleurs, de

Tout un compendium d'êtres dont le génie particulier, les facultés, le cœur et les ressources ont contribué, pour une large part, à faire de Montargis, avec le concours de magistrats et d'édiles, dont il convient de reconnaître qu'ils eurent, dans leur ensemble, le sens de l'opportunité et des réalisations, ce que la ville est aujourd'hui.

Compendium qui manifeste dans la pierre, que cette petite ville, dont les jardins apparaissent si séduisants sous les fleurs, sait encore, malgré tout le matérialisme contemporain, soigner, cultiver et exalter la fleur si rare de la reconnaissance. 

Henri Perruchot (1957)


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